Partager l'article ! Conférence du P Damien ocd 11 nov 2011: Épouses du Verbe Le mystère de la vie contemplative féminine Introduction ...
Épouses du Verbe
Le mystère de la vie contemplative féminine
Introduction
Comme vous le savez, nous célébrons aujourd’hui, en ce 11 novembre 2011, le 150eanniversaire de la fondation du Carmel de la Sainte Famille à Vinça. Je voudrais saisir cette occasion pour vous aider à mieux comprendre la vie très particulière de ces moniales cloîtrées que sont nos carmélites et vous permettre de mieux apprécier le don que cette communauté monastique représente pour ce diocèse et pour cette ville de Vinça. Nous allons donc essayer, avec la grâce de Dieu, de pénétrer quelque peu ce sublime mystère de la vie purement contemplative.
Cette vie se situe au carrefour des plus grands mystères de la foi et ne peut être saisie en dehors de cette lumière. Il s’agit en effet d’une existence éminemment surnaturelle, qui s’incarne toutefois dans un cadre de vie très concret et remarquable pour sa simplicité. C’est par-là que nous voulons essayer d’y pénétrer.
Qui visite un monastère contemplatif – et le Carmel en est un – est habituellement frappé par le haut mur qui l’entoure et par les grilles, qu’il trouve au chœur et au parloir. La clôture monastique suscite les réactions les plus diverses, qui vont de l’indignation à la pitié, et ceci même chez des chrétiens. Autant dire que la vie purement contemplative est rarement comprise, alors que la clôture, quant à elle, est très clairement et très justement perçue comme une séparation radicale et une puissante protection.
La plupart des visiteurs cependant s’arrêtent là, au seuil du mystère. Mais la clôture est un signe, qui renvoie à un don de Dieu extrêmement précieux et fragile, qu’il convient de garder et de protéger : elle est le signe d’une consécration totale et exclusive à Dieu. De tout temps en effet le Verbe de Dieu a choisi des hommes et des femmes et les a retirées du monde pour se les unir dans un amour intime. Voilà le mystère de la vie purement contemplative. Il réside essentiellement dans la radicalité de cette consécration à Dieu, aimé par-dessus tout.
Jésus a séduites ces femmes et les a conduites au désert pour leur parler au cœur (cf. Os 2, 16). Et elles se sont laissées séduire, elles l’ont suivi au désert en répondant à son appel divin. Elles ont embrassé la vie cloîtrée en réponse à l’amour absolu de Dieu pour elles et lui permettent ainsi d’accomplir en elles et par elles son dessein éternel de salut.
La tradition spirituelle de l’Église a toujours lié la vie contemplative à la prière de Jésus sur la montagne. Jésus avait l’habitude de se retirer à l’écart, loin de la foule, dans un lieu désert, pour prier son Père[1]. Le Fils est toujours uni au Père, mais il se retirait ainsi dans la solitude pour se livrer plus librement à ce colloque ineffable qu’il entretenait continuellement avec le Père. Quelle n’a pas du être la profondeur de son oraison à ces moments-là, où dégagé de toute autre occupation il s’abandonnait entièrement à son Père, se livrait totalement à lui dans un parfait amour filial et se recevait entièrement de lui. Cet admirable échange d’amour prenait alors une intensité tout à fait particulière.
Or c’est pour les associer à sa propre prière que Jésus appelle certains à le suivre sur la montagne, comme il l’a fait avec ses disciples Pierre, Jacques et Jean lors de sa transfiguration (cf. Lc 9, 28-36). Comme eux, la moniale est appelée à quitter le monde et à rejoindre son Seigneur dans la solitude pour l’écouter et pour le contempler. Elle a fait de cette contemplation le but de toute sa vie, la fin de toute son existence, de sorte que toute son activité, intérieure et extérieure, soit ordonnée à la recherche ardente de l’union à Dieu dans la contemplation. Toutes ses forces sont unifiées dans cette recherche de l’union divine, unique objet de ses désirs.
Cette dimension sponsale de la vie chrétienne est commune à toute l’Église, mais trouve une expression privilégiée dans la personne et la vie de la moniale cloîtrée. Ceci bien sûr à cause de sa vocation intégralement contemplative, mais aussi en raison de sa nature féminine. Comme que femme, en effet, elle figure plus efficacement le mystère de l’Église en tant qu’Épouse du Christ (cf. Ap 21, 9). Sa consécration totale et exclusive à Dieu prend ainsi la forme d’un amour nuptial pour Jésus et sa sainteté est vue comme l’épanouissement des épousailles spirituelles qu’elle a contractées avec lui lors de sa profession religieuse.
En tant qu’épouse du Verbe, la moniale conforme sa vie à la vie cachée de la Vierge Marie dont elle revit et continue en quelque sorte la présence et l’œuvre dans l’Église : elle perpétue le fiat de Marie et, en accueillant dans la foi la volonté divine de salut, se livre intégralement à la personne et à l’œuvre de Jésus, pour servir, dans sa dépendance et avec lui, au mystère de la Rédemption. Comme la Vierge Marie, la moniale cloîtrée garde son cœur tout à Jésus. Elle en fait un jardin clos, une source scellée, une porte close (cf. Ct 4, 12 ; Ez 44, 1-2). Ces images évoquent toutes cette pureté du cœur à laquelle seule est promise la vision de Dieu (cf. Mt 5, 8). C’est ainsi que la moniale se dispose efficacement au don ineffable de la contemplation. Cette pureté du cœur ou virginité du cœur consiste dans l’intégrité d’un cœur non seulement purifié du péché mais aussi unifié dans son effort d’atteindre Dieu. Un tel cœur se préserve de tout ce qui n’est pas Dieu, afin de se réserver à Dieu seul. Il aime en vérité, totalement et sans partage. La moniale cloîtrée aime son Époux de tout son cœur, de toute son âme et de toutes ses forces, se conformant ainsi au premier de tous les commandements, celui de l’amour de Dieu. Son amour pour Jésus est purifié et unifié, d’où sa force extraordinaire et sa capacité prodigieuse de réaliser l’union mystique avec lui.
La virginité du cœur trouve dans le désert claustral, qui favorise le silence et le recueillement, un puissant secours. En effet, la clôture élimine en grande partie la dispersion résultant de nombreux contacts non nécessaires, d’une multitude d’images, source fréquente d’idées profanes et de vains désirs, d’informations et d’émotions qui détournent de l’unique nécessaire et dissipent l’unité intérieure. La clôture n’est donc pas seulement le signe de la consécration totale de la moniale à Dieu, mais bel et bien le moyen de la réaliser concrètement et d’atteindre effectivement à l’union sponsale avec le Christ.
C’est d’ailleurs par son union à Jésus que la moniale entre dans le mystère de la prière de Jésus et dans celui de sa relation filiale au Père. C’est ainsi qu’elle y participe à son tour. Autrement dit, c’est en tant qu’épouse du Fils que la moniale devient fille du Père et qu’elle prend part à cet ineffable échange d’amour entre le Père et le Fils, à leur joie indicible de se donner et de se recevoir tout entièrement.
Cette intense vie spirituelle vécue par les moniales dans la solitude et le silence du cloître fait du monastère un haut-lieu de spiritualité, une véritable citadelle de l’Esprit. Le monastère est gardé par Dieu lui-même. C’est le lieu de sa présence. C’est le lieu où le ciel touche la terre. C’est la maison de Dieu (Aula Dei). C’est une porte ouverte au ciel (Porta Cœli).
Je vous ai dit que la vie intégralement ordonnée à la contemplation associe les moniales cloîtrées à la prière solitaire de Jésus. Or la prière de Jésus au désert anticipe non seulement la béatitude du ciel, mais aussi la souffrance de sa passion. Ce sont en effet les mêmes disciples que Jésus a emmené avec lui sur la montagne de la Transfiguration et que plus tard il a conduit dans la vallée du Cédron pour partager son agonie. La participation au mystère de la prière de Jésus comporte donc inséparablement ces deux aspects : elle donne un avant-goût du ciel certes, à condition néanmoins qu’on boive le calice jusqu’à la lie.
La moniale suit donc son Époux dans sa passion et se tient debout au pied de la croix en présence de la Vierge Marie. La solitude de la clôture devient des fois un partage on ne peut plus réel de la solitude du Christ sur la Croix. La croix de Jésus en effet est un désert, qui n’est point fréquenté par les hommes. Seuls ceux qui se sont perdus par l’amour de lui lui tiennent alors compagnie. La moniale communie donc à la déréliction de son Époux et partage son anéantissement, sa douleur, sa pauvreté. La clôture avec les nombreux renoncements qu’elle entraîne (renoncement à l’espace, à la mobilité, aux contacts et à de nombreux biens de la création) devient donc une manière particulière d’être avec le Seigneur et de partager son abaissement jusqu’à la mort sur la Croix. Quitter le monde pour se vouer dans la solitude à une prière plus intense, n’est donc pas autre chose qu’une façon particulière de vivre le mystère pascal du Christ. C’est ainsi que la moniale s’associe au sacrifice du Christ et s’offre avec lui au Père pour le salut du monde.
Nombreux sont les gens qui se posent la question de l’utilité de la vie intégralement contemplative : À quoi servent-elles, ces moniales qui s’enferment pour toute leur vie dans un monastère cloîtré ? À quoi bon gâcher ainsi sa vie ? Il aurait été tellement plus profitable de s’employer à des œuvres sociales. Cette question de l’utilité et du sens de leur vie surgit tôt ou tard même dans les cœurs des moniales : À quoi ma vie sert-elle au vrai ? De quelle utilité suis-je ici ?
La vie contemplative reçoit son sens et sa valeur de la fin à laquelle elle est ordonnée et qui est, comme vous le savez maintenant, l’union intime au Christ. A vrai dire, la vie d’un homme n’est d’aucune utilité et d’aucune efficacité en dehors de cette union à Dieu : « Celui qui demeure en moi, dit Jésus, et moi en lui, celui-là porte beaucoup de fruit ; car hors de moi, vous ne pouvez rien faire » (Jn 15, 5). Aussi la vocation à l’union divine est celle de tout homme. Elle n’est nullement le propre des moniales cloîtrées, qui s’y adonne néanmoins avec une ardeur et un zèle peu communs.
C’est pour se consacrer à Jésus d’une manière totale et exclusive qu’elles ont quitté le monde. Elles ne l’ont pas pour autant abandonné. Leur union au Rédempteur les place, au contraire, non seulement au cœur de l’Église, mais aussi au cœur du monde au salut duquel elles travaillent de toutes leurs forces. Le destin de l’humanité leur est nullement indifférent. Elles y pensent bien plus que ceux qui vivent au milieu du monde. Leur amour délicat et fort pour le Christ les unit intimement à tous les hommes dont elles partagent les souffrances et les épreuves.
Jésus a sauvé le monde par amour en s’offrant à son Père dans l’obéissance à sa volonté salvifique. C’est par ce même amour, par cette même charité, aussi que les moniales cloîtrées s’unissent à lui et collaborent à son œuvre rédemptrice. Et dans la mesure où leur amour sponsal pour le Christ s’accroît, s’accroissent aussi leur désir et leur pouvoir de travailler efficacement au salut de beaucoup d’âmes.
Par leur prière et leur sacrifice les moniales coopèrent d’une manière on ne peut plus efficace à la régénération spirituelle de l’humanité. Leur union au Christ leur permet en effet d’engendrer les âmes à la vie surnaturelle, de sorte que leur virginité s’épanouit petit à petit dans une véritable maternité spirituelle à l’exemple même de celle de la Vierge Marie, Mère de tous les hommes. Leur existence consacrée à la seule vie d’oraison reçoit ainsi une fécondité prodigieuse bien que souvent cachée à leurs propres yeux.
Il s’ensuit que ces moniales, qui sont sortis du monde pour suivre leur Époux dans la solitude du désert, exercent l’apostolat à un degré suréminent, bien qu’elles ne s’adonnent à aucune activité extérieure. Et elles ne doivent pas le faire, afin de ne pas priver l’humanité de cette source exceptionnelle de bénédiction et de grâces que constitue leur genre de vie exclusivement ordonné à la recherche de l’union à Dieu dans la contemplation.
Conclusion
Il n’est pas difficile de conclure de ce que je viens de vous dire à la grande estime dans laquelle l’Église tient la vie purement contemplative des moniales cloîtrées. Elle a toujours entouré de la plus grande affection et sollicitude cette « part la plus noble du troupeau du Christ », comme saint Cyprien les appelle. Nombreux aussi sont les pontifes qui ont exprimé leur vif désir de maintenir intacte ce genre de vie si précieux pour l’Église et pour le monde.
Nous avons d’ailleurs tout intérêt de les encourager et à les aider à rester fidèles à leur vocation intégralement contemplative, qui est pour nous un témoignage continuel de l’existence de Dieu et un rappel incessant de notre vocation à tous d’entrer en communion avec lui. En effet nous sommes tous appelés à nous disposer à réaliser une très intime union avec Dieu. Voilà pourquoi la pratique de l’oraison et même une certaine séparation du monde sont nécessaire à tous. La clôture des moniales évoque en effet « cette cellule du cœur dans laquelle chacun est appelé à vivre l’union avec le Seigneur » (Vita Consecrata, n° 59). Accueilli comme un don précieux et choisie comme une libre réponse d’amour, cette cellule devient le lieu d’une communion avec Dieu, qui nous rapproche d’autant plus de nos frères et sœurs qu’elle est intime et profonde.
P. Damien de Jésus, ocd.
[1] Cf. Mt 14, 23+ ; Mc 1, 35 ; 6, 46 ; Lc 5, 16 ; 6, 12 (avant le choix des Douze) ; 9, 18 (avant la profession de foi de Pierre) ; 9, 28-29 (Transfiguration) ; Mt 26, 36-44 (Gethsémani) ; 27, 46 (sur la Croix) ; Lc 11, 1 (avant l’enseignement du Pater).
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